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Afrique

Burkina Faso/Damiba : Le décryptage d’un cadre français

Démocratie en Afrique, coups d’Etat répétés et paix sont entre autres les sujets qui ont amené le nouvel homme fort du Burkina-Faso, le Lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba, à s’attaquer à sa plume.

Pour tenter de comprendre les contours, il s’interroge : « Armées ouest africaines et terrorisme, réponses incertaines ?» C’est un livre publié en 2021 et édité par une maison confidentielle à Paris, « Les Trois Colonnes » qui résume en 160 pages la doctrine militaire du lieutenant-colonel Damiba, nouveau patron du Burkina après son coup d’état et ayant appartenu à la promotion 24 de l’École Militaire, en 2017. Après lecture de ce précieux sésame, Michel Galy un mandataire judiciaire français nous le décortique. En voici le contenu.

DECRYPTAGE

 « L’ouvrage  éclaire d’un angle singulier les opinions de celui qui vient de renverser le président Kaboré à Ouagadougou, dans un putsch éclair.

« Si vous ne connaissez ni vos ennemis ni vous-mêmes, chacun sera en grand danger » Sun Tsu, cité par Damiba

 » Paul Henri Sandaogo Damiba, 41 ans, est depuis lundi président du «  Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration du Burkina Faso ». Il est issu du prytanée militaire de Kadiogo, en 1992, puis de l’Académie militaire de Pô. Dans ses études à Paris, outre un Master deux de criminologie au CNAM, il est effectivement passé par l’École militaire, ayant soutenu un mémoire dont ce livre est issu

État des lieux.

Après avoir dressé un tableau exhaustif de la « menace terroriste » en Afrique de L’ouest, l’auteur analyse en technicien militaire les réponses des armées ouest africaines, la coordination régionale, enfin les formes de coopération avec les partenaires extérieurs, dont l’armée française.

Le plus intéressant, et rare chez un militaire en exercice de ce niveau est la partie résolument critique des réponses politico-militaires apportées par les États défaillants du Sahel, et les propositions en regard. C’est peut-être faire beaucoup d ‘honneur à l’auteur,  mais après tout un certain colonel De Gaulle, très amateur de l’arme blindée, n’avait-il pas fait de même en 1934 (« vers l’armée de métier»), au grand scandale de sa hiérarchie ?

La « doctrine Damiba »

La réponse est en partie dans ses références : la bibliographie bilingue comprend à la fois des ouvrages classiques- Clausewitz dont le chapitre révolutionnaire à son époque sur la guérilla mérite encore le détour, jusqu’aux théoriciens français et américains de la contre guérilla – dont le général Pétraeus, inspiré de David Galula, bien que leurs thèses n’aient pas eu un franc succès en Afghanistan…

Des auteurs pertinents comme Gérard Chaliand et des documents internes des armées sont analysés plus sous l’angle tactique de la contre insurrection que des causes profondes des faiblesses de l’État sahélien aux frontières ou des « guerres asymétriques ».

L’état des lieux, malgré son vocabulaire militairement convenu (« entités terroristes »au lieu de « djihadistes combattants ») offre une synthèse géopolitique fort juste de la situation. Depuis seulement 10 ans, les groupes djihadistes  se sont établis sur une bande Ouest Est, autour de deux pôles, selon Damiba, le Mali et le Nigeria, correspondant au début à deux obédiences, AL Qaida(Aqmi) et l’État islamique.

Depuis les années 2000, l’appel au djihad du mouvement salafiste fait progressivement irruption dans l’espace sahélien ; pourtant l’auteur ne s’en tient pas là, puisque émergent «  des formes bâtardes de terrorisme à mi-chemin entre prosélytisme religieux, mouvement insurrectionnel et réseau criminel ».

L’irrédentisme touareg au nord du Mali et du Niger est ancré sur un sentiment de frustration sociale, traduite mais non causée dans un système religieux. L’auteur tente de distinguer les mouvements terroristes sous « leadership arabe » ou « sous leadership touareg » ou…  « Sous leadership noir »(!). Sont listées de manière très concrète les ressources de ces groupes, des rançons aux trafics- notamment de drogue, mais aussi d’êtres humains, des sponsorings extérieurs à l’exploitation des ressources.

« Une pléthore d’acteurs »

L’évolution des armées  ouest africaines à construire ou à reconstruire est passée par l’augmentation des budgets militaires, l’acquisition de matériel adapté, la mise  à niveau d’unités spécialisées. Des progrès seraient advenus, selon l’auteur, dans la convergence des politiques militaires, l’échange dans le renseignement, puis des opérations conjointes transfrontalières.

La coopération avec France, Usa, Union européenne, Nations unies, se traduit en fin de compte par une « pléthore d’acteurs » en concurrence vaine ou au contraire passifs et immobilisés- à l’exemple de la MINUSMA au Mali,  tout cela à prix d’or…et parfois avec une « coopération internationale cachottière », les armées nationales étant la dernière roue du carrosse…

Dès lors, que faire ?

C’est bien évidement cette partie prospective qui est la plus intéressante, donnant une idée de la politique que mènera le président, s’il a les coudées franches. La critique de la situation actuelle conduit l’auteur à souligner la mobilité, la souplesse et l’implantation en profondeur des groupes djihadistes. » « Manque de goût de l’action »:tel est le diagnostic sévère que pose le lieutenant-colonel sur les capacités des armées du sahel- et nul matériel ni financement ne peut le compenser. Faiblesse dans la capacité de réponse, incohérence entre acteurs multiples, méfiance entre États, héritage de l’Histoire  handicapante dans l’action -ainsi de l’échec flagrant du G5 Sahel.

Méconnaissance de la menace et passivité opérationnelle appellent au contraire, selon l’auteur,  à des moments guerriers intenses et offensifs pour désorganiser l’adversaire djihadiste.

Mettre fin au mimétisme stratégique d’autres armées et d’autres théâtres guerriers : l’auteur appelle à une sorte d’inculturation d’un combat plus sahélien, plus mobile- qui quelque part se calquerait, en termes de contre guérilla, sur l’adversaire.

Bien connaître l ‘ennemi suppose connaître aussi bien Mao Tse Toung qu’Amilcar Cabral, fusse sous l’angle des théoriciens de la contre insurrection  plutôt, tant l‘échelle a changé, que  de ceux du « contre-terrorisme », concept dont l’auteur reconnaît entre les lignes, le caractère inadéquat ou contreproductif.

Pourquoi, suggère-t-il , ne pas constituer des unités très mobiles s’appuyant sur des groupes du peuple en armes ? Ces actions au sol n’empêchant pas des bombardements ciblés préalables si possible spectaculaires : ne faut-il pas « gagner les cœurs et les esprits » dans les campagnes ?

Une chaîne fiable et autochtone de renseignement, une coopération renouvelée entre États sahéliens, des actions surprises : le but est l’« usure des cellules extrémistes : en paralysant leurs capacités d’action, en désorganisant leurs habitudes ou leur mode de vie, en les empêchant d’infiltrer les populations »

Vers une voie militaire sahélienne

Enfin des forces spéciales camouflées et infiltrées, proprement sahéliennes, permettrait de mener des « actions non conventionnelles », violentes et ciblées contre un adversaire pris à son propre piège- à l’image des unités d’élite tchadiennes.

Vaste programme de réorganisation militaire, et indirectement politique, par un ancien, et cela se devine, de l’unité spécialisée du régiment de la Garde Présidentielle – que le lieutenant-colonel Damiba n’a pas accompagné dans la tentative de putsch du Général Dienderé.

Un mémoire, et un livre de bon niveau, au langage soutenu, et qui malgré le cadre contraignant de ses formations franco- burkinabé, semble chercher une voie sahélienne du militaire- et peut être implicitement du politique. Reste à savoir ce que les contraintes du pouvoir feront des théories d’un officier supérieur qui a été aussi un homme de terrain, et de combat. »

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